Entre Elle et Lui

ELLE dormait depuis 12 ans dans le garage. De stature moyenne, elle avait traversé les deux guerres sans encombre. Je l’avais trouvée dans le coin sombre d’une brocante munie de tous ses accessoires soigneusement emballés dans du papier journal datant de 1950 ; sous-pieds de verre bleus, couvercle de rechange, clés et poignées, elle avait été bien entretenue ; avec ses deux ronds de métal sur le dessus, dont un découpé en cercles concentriques emboités pour mieux découvrir la flamme, ses deux fours, ses poignées argentées sur sa robe de métal jaune pale, elle faisait remonter en moi toutes les images des histoires de mon enfance.

Etait-ce un hasard, un espoir secret, une destinée ? nous quittions en décembre une belle villa contemporaine pour nous installer à Virginal dans une petite ferme blanche bourrée de charme, sans chauffage ou ELLE allait prendre place comme si elle avait toujours été là.

Je l’avais désiré ainsi, mon foyer, avec ma cuisinière au bois et au charbon, dispensant sa chaleur douce et ses multiples bienfaits … Le premier allumage avait tout enfumé car les fours encrassés depuis longtemps déclenchèrent une pyrolyse inattendue, nettoyant une fois pour toute la suie de plusieurs décennies d’inactivité. Après quelques tâtonnements infructueux, je trouvais les gestes comme si je les avais toujours faits. Je sais maintenant écouter le feu, sentir son déclin ou sa puissance, répondre instinctivement à ses ardeurs ou à ses faiblesses, et manier sans boutons la chaleur de l’eau dans les bouilloires, la température des casseroles et la cuisson douce aux saveurs incomparables.

ELLE donne tout à la fois : la chaleur, l’eau chaude pour la vaisselle et les boissons, la cuisson… tout cela avec une seule source d’énergie.

Un retour en arrière ? une régression ? une nostalgie ? je ne crois pas.

Ma cuisinière d’un autre âge me semble dépasser les technologies les plus avancées car à l’utile, elle joint un art de vivre nécessitant une attention de l’instant qui rythme les jours et redonne du temps au temps. Je connais désormais les petits matins glaciaux lorsque la température ne dépasse pas 6° dans la maison, le nettoyage du foyer, la corvée de charbon et de bois au dehors, récompensé par les premières flammes et par le café fumant, quand la chaleur commence à monter. Je connais désormais l’indispensable ascèse qui précède les joies simples et authentiques.

 

 

LUI, c’est une autre histoire ; je l’avais connu dans la petite maison de mon ami Casimir ; Siégeant dans la cuisine, entre le fauteuil de Belle, la chienne et la lourde table de chêne, on devinait difficilement sa splendeur mais je connaissais déjà sa chaleur qui accueillait tous les visiteurs.

Casimir s’en est allé là où il ne fait jamais froid. Sa maison est demeurée déserte durant plus d’un an. Et puis dernièrement, je découvre avec stupéfaction qu’on a mis dehors, à la merci de la pluie, l’objet magnifique jugé désormais inutile et qui faisait l’âme de sa maison.

Nous l’avons racheté une bouchée de pain ; c’est ainsi que nous avons ramené chez nous le souvenir de notre ami Casimir indéfectiblement lié à cet objet fabuleux.

Par hasard, j’ai retrouvé l’ancien concepteur de ce poêle à Soignies ; lui décrivant son allure particulière il s’écriait « mais c’est un Phénomène ». Et oui, notre poêle s’appelle « Le Phénomène » et il porte bien son nom; légèrement bombé, il déploie généreusement ses courbes noires et ses chromes rutilants dans un jeu de formes amples savamment équilibrées à tel point que de face, il ressemble à l’avant d’une Cadillac.  Sa fabrication à cessé avec la fermeture des usines de chrome et des fonderies et beaucoup sont allés à la casse; nous avons entre nos mains un objet rare et irremplaçable qui provoque en nous une émotion indéfinissable. 

Avec un peu de paille de fer, nous rattrapons les taches qui avaient attaqué sa brillance et nous l’installons dans la bibliothèque. Les premières flammes dansent dans son antre comme dans la bouche d’un géant qui montre ses dents ; il nous fascine et nous captive, il nous transporte au cœur du feu. En plein hiver, nous trouvons auprès de lui l’ardeur d’un soleil de juillet ; la lumière traverse nos paupières closes, et notre vieux chien s’abandonne sans retenue à cette source de bonheur si particulière qui guérit tous les maux.

 Entre ELLE et LUI, la chaleur rayonne au foyer

 

Véronique Stallaert - Histoire parue dans Le petit Tram  de février 2010