Hommage à Francis

Je ne suis pas originaire d’ici… et pourtant, je le deviens, parcourant les sentiers en saluant les mûriers, les églantiers et les saules, laissant mon esprit se faire emporter par le chant des peupliers. Je viens chercher auprès d’eux l’énergie vraie, celle qui offre à nouer un lien de gratitude avec la nature qui donne vie. Mon cœur s’ancre ici, dans ces vallons anciens où se cachent des êtres très rares. C’est par hasard que j’ai découvert le personnage dont je vais vous parler.

Un matin, alors que je m’étais arrêtée en haut de la colline, j’ai entendu le son d’une trompe. Dans le silence vert c’était comme une sorte de farce burlesque. J’ai aperçu au loin, la silhouette d’un petit homme coiffé d’un bonnet, qui regardait dans ma direction. Chaque jour suivant, il ne fallait que quelques minutes pour entendre l’appel. Je me suis enfin décidée à descendre de la colline pour aller rencontrer ce personnage qui avait fini par m’intriguer.

Il habite une petite maison blanche, à peine visible entre quatre collines. De taille moyenne, il porte la moustache sur un visage rond. Ses yeux malicieux d’un bleu intense brillent souvent comme l’eau de la source qui coule en bas de sa maison, dévoilant une intelligence aiguisée que rien ne peut tromper.

Il me raconte sa vie, comment il est rentré très tôt aux forges, comment il a été formé, forgé, comme il dit. « A vivre dans un volcan, on fréquente la mort, le danger, la misère, des conditions de travail difficiles ; on devient dur et l’on souffre ». Il poursuit en disant que lors de la fermeture de l’usine, son monde s’est écroulé, mais il a encaissé, réfléchi et s’est rendu compte qu’il allait bien, et même très bien ; en fait, il allait pouvoir réaliser son rêve d’adolescent : vivre en autarcie .

Il m’emmène alors devant une grande armoire emplie d’ouvrages de toute sortes empilés les uns sur les autres, plonge entre les deux portes et ressort, triomphant, avec un épais livre vert qu’il ouvre à la première page; il était inscrit   « Vivre à la campagne, vivre en autarcie »

Pour Francis, cela signifie vivre avec presque rien, avec les dons de la nature, de faire preuve d’ingéniosité et de créativité, de se taire pour apprendre des anciens et de courber le dos sans se plaindre face aux épreuves de l’existence.

J’étais émue par sa pudeur, son désir de liberté que l’acier en fusion n’avait pas désintégré. Francis est un homme heureux, aux ressources inépuisables, un adroit, un philosophe. Authentique, il possède l’une des choses les plus rares au monde ; le sens de la gratuité. Il partage son amour de la vie sans compter à l’image de cette nature qu’il aime tant et qu’il vit intensément. Son potager est rempli, pas seulement pour lui-même, mais pour offrir à ses visiteurs une abondance de choux, de salades, de graines de fleurs ou de scorsonères, genre de légume oublié qu’il se plait à dépoussiérer et à faire découvrir. Son espoir secret est d’insuffler la simplicité au commun des mortels.

Enraciné dans son coin de terre, son voyage à lui est dans son esprit alerte qui capte chaque détail, chaque instant comme le plus précieux qui soit. J’écoute toujours ses paroles, aussi justes que le marteau du forgeron qui aligne le métal en fusion pour en faire un outil. Il est devenu pour moi un être qui compte, tel un grand arbre debout sur la colline auprès duquel on vient chercher la mesure qui enseigne à vivre.

Chaque habitant de ce coin de paradis où tu as planté tes racines se souvient de ta présence. Chaque recoin de cette terre garde ton empreinte. Francis, ce soir là, il n’y avait pas de trompe pour sonner, pas de clochettes dans le jardin, juste le souffle du vent qui t’annonçait le grand voyage. Du haut de la colline, j’ai couru vers ta maison blanche. Je sais seulement que je t’ai tenu la main aussi fort que j’ai pu. Ta dernière parole a été pour mes chiens, animal qui incarne la fidélité, cette fidélité à toi-même, à ton amour pour la vie, à tes valeurs véritables, utiles.

Puisses-tu voyager en paix, emportant dans ta main ouverte la largesse de ta générosité. Puisses-tu voyager dans cette éternité que tu pressentais lorsque tu contemplais sur le pas de ta porte, l’horizon infini qui te connaissait.