L'or de la terre

Dans l’air chaud de l’été, le parfum du foin coupé s’offre aux narines comme un baume divin… les champs blonds s’étendent avec volupté sous la caresse de l’astre du jour et les grosses faucheuses sillonnent sans relâche les étendues infinies.

Mais il est des coins perdus entre quatre collines, ou les choses sont d’un autre temps. Ce matin là, j’entends comme l’année passée, le tracteur de Monsieur Robert.

Sa machine, aussi âgée que lui, porte les stigmates du temps : tous les 20 mètres, elle s’enraille dans un bruit de ferraille épouvantable, de ces bruits qui vous font grincer les dents et hérisser les poils. Inlassablement, Monsieur Robert dont le visage buriné ressemble à l’écorce d’un grand arbre vénérable, descend de sa machine, lui procure un traitement dont il a le secret et l’antique machine vaillante repart de plus belle affronter la pente escarpée du champ à faucher.

 

Au début de l’après midi, ils sont toujours là, le vieil homme et sa machine. On dirait que rien ne vient user la complicité tenace de ce couple uni par des dizaines d’années de labeur. A l’arrière de l’attelage, des ballots ficelés sortent un à un sous l’effet d’une sorte de toux spasmodique pour venir se poser sur le sol pentu comme ils le peuvent.

On annonce de l’orage ce soir. Tout à coup, je comprends l’urgence de la situation. Monsieur Robert travaille depuis la veille et il risque de tout perdre en un instant. Mûe par un sentiment solidaire, je descends de manière inopinée de ma voiture pour l’aider. Sans un mot, il m’indique avec la pointe de son menton qu’il faut rassembler les ballots auprès de la remorque pour pouvoir ensuite les charger. Tant pis pour le repas que je dois préparer et pour toutes mes petites obligations ou conforts secondaires ; tant pis pour ma robe et mes sandales de ville, je vis des moments uniques, des gestes centenaires, et je foule avec délice cette herbe chaude et odorante, cet or précieux que la déesse terre offre sans compter, mais qu’il faut aller quérir dans la sueur. Mes mains sont vite blessées par les cordes, l’eau ruisselle sur mon visage, mes vêtements collent à ma peau et mes jambes ressentent la morsure des chardons et des orties, mais je n’en ai cure. C’est un moment de pur bonheur, un instant de grâce que je viens accueillir dans mon cœur et je comprends la racine qui lie les gens de la terre à leur univers dur et grandiose.

 

Le soir est tombé. Un voisin vient à la rescousse. L’ancien, debout, perché à 4 mètres de hauteur sur son char, charge les derniers ballots ; rien ne vient briser ses gestes lents et cadencés qui révèlent le secret de son extraordinaire endurance. Les silhouettes se dessinent sur le ciel étoilé que voilent peu à peu les nuées sombres, tandis que hiboux et chauve souris sortent de leur tanières et nous accompagnent de leurs vols furtifs ; la terre exhale, elle nous porte magiquement de son souffle envoûtant …

 

Monsieur Robert n’a pas de feux arrières et me demande si je peux le suivre jusqu’à sa ferme avec mes warnings. Je n’oublierai jamais la vision de ce convoi tout palpitant tiré par ce tracteur antique peinant dans les côtes, redémarrant sans cesse dans un nuage de fumée pour arracher d’un effort grinçant chaque mètre de pavé. Je n’oublierai jamais la silhouette inusable de ce digne gentleman, descendu de son tracteur pour me saluer avec ses yeux profonds, aussi brillants que les étoiles, la solidarité authentique des gens de la terre et cette croisée des chemins où chacun est reparti vers son destin.

 

 

veronique Stallaert . Histoire parue dans le numéro du "petit Tram" de Aout 2010