Le soleil se lève pour chacun

Si l’on aperçoit souvent la silhouette d’Augustin arpenter les collines avec son chien, en revanche, il serait difficile d’apercevoir son visage, tant il se tient à l’écart de la civilisation ; habitant une maison blanche dans un coin oublié, je le croise souvent à la tombée de la nuit, toujours protégé d’une écharpe et d’un bonnet de laine qui enveloppe son hochement de tête imperceptible.

Il est ainsi Augustin ; solitaire, taciturne, peu enclin à révéler quelque chose sur sa vie, sur lui-même. Sa voisine Joëlle m’a appris qu’il venait de loin, d’Afrique centrale et me raconte aussi qu’il a une revanche à prendre sur la vie, car très tôt abandonné de sa famille il a dû s’en sortir tout seul, ce qui ajoute à sa fierté.

 

Un soir, alors que je remonte le chemin qui mène à ma prairie, je croise Augustin dissimulant sous son bras une petite caisse qu’il semble envelopper de tous ses soins. Je le salue et soudain, il m’interpelle ;

 « Regarde ce que j’ai avec moi » me dit-il.

Je m’arrête, surprise et plonge le regard sous le couvercle qu’il soulève avec précaution ; « Voila Moïse »

Dans la caisse, j’entrevois un gallinacé blanc qui semble bien mal en point. Augustin m’explique qu’il travaille près des abattoirs, au nord de Bruxelles, et qu’au lever du jour, il a vu ce coq hagard et maculé de sang errer dans le terrain vague qui côtoie les bâtiments alentours. D’abord ébahi par cette vision, il a compris que ce volatile s’était échappé de l’enfer. « Je ne comprends pas comment il a fait pour sortir de là » me dit-il et il sort délicatement l’oiseau pour me montrer le trou près du cou, le bec tronqué, les pates meurtries. Dans les mains noueuses de cet homme, l’oiseau ressemble à un enfant fragile.

Tout à coup philosophe, Augustin m’explique que ce volatile est pour lui un symbole puissant, car il a eu la force et l’énergie d’échapper à un destin inéluctable prouvant au monde que la volonté permet à tout être de refuser ce que la fatalité lui réserve. En observant bien l’oiseau, je tente tout de même de lui dire qu’à mon avis, ce n’est pas un coq mais une poule, et qu’il pourrait le nommer Moïsette ; nous voilà lancé dans une polémique incertaine, ou je tente de démontrer qu’un coq tient la tête plus haut qu’une poule, qu’il a l’œil plus féroce et que la crête est d’avantage développée. Augustin me soutient dur comme fer que c’est un coq, parce que cela colle avec l’histoire de Moïse et que de toute façon dans son état, il peut difficilement tenir la tête haute, ce en quoi il a raison. 

 

Il s’empresse de le remettre dans la caisse, ajoutant qu’il sera difficile de le mettre avec d’autres volailles car il se ferait attaquer à cause de sa faiblesse. Il me salue avec son indéfectible pudeur et je le regarde s’éloigner, émue par cet instant qui aurait pu être banal s’il n’avait été la marque de la vie intérieure de cet homme secret et solitaire.

 

Je reste pensive à l’écoute de ce récit m’évoquant celle du Petit Prince empli d’amour pour une rose. Dans ce vaste monde tissant des milliers de chemins, bien des vies prennent un autre tournant grâce à une rencontre qui change tout. Parmi les innombrables créatures semblables à lui, anonymes et dépourvues de nom, il a suffit d’un millimètre de chance pour que le soleil se lève dans l’existence de cet oiseau, mais aussi dans celle d’Augustin qui trouve écho à ce qu’il a dans le cœur.

 

A l’approche du printemps, j’apprends par la voisine qu’Augustin a été gratifié de sa bienveillance…Moïse vient de pondre son premier œuf.

 

Véronique stallaert - Hitsoire parue dans le petit Tram mars 2010